7 mai 2024
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Une brève histoire de la négation et de la falsification de la Shoah

La négation et la déformation de l’Holocauste ne sont pas des phénomènes nouveaux. Connaître l’histoire de la négation et de la déformation de l’Holocauste – de l’époque nazie à aujourd’hui – peut nous aider à mieux reconnaître quand ces tactiques sont employées. Cela peut nous empêcher de croire et de diffuser ces fausses informations, qui nuisent aux démocraties et menacent les sociétés ouvertes et pluralistes.¹

LES ORIGINES DE LA NÉGATION ET DE LA DÉFORMATION DE L’HOLOCAUSTE

Les tentatives de nier ou de déformer l’Holocauste ont commencé avec l’Holocauste lui même.

Le double discours, les euphémismes et les descriptions codées nazis ont permis d’enrober et de déguiser la politique d’anéantissement menée par les nazis. Les nazis utilisaient l’expression « traitement spécial » (Sonderbehandlung) des Juifs pour cacher ce qui était en réalité l’assassinat du peuple juif par les nazis et leurs collaborateurs. L’expression « solution finale » (Endlösung) désignait en fait l’extermination systématique des Juifs.

Les nazis et leurs collaborateurs ont activement détruit les preuves de l’Holocauste pendant la guerre. Les nazis ont forcé les prisonniers juifs à exhumer les fosses communes et à détruire les cadavres des victimes. Les nazis ont désigné cette opération en langage codé, sous le nom d’Aktion 1005. Les nazis ont ensuite assassiné les mêmes prisonniers juifs qu’ils avaient forcés à dissimuler les atrocités nazies.

Les nazis ont également présenté une image fausse ou trompeuse de leurs crimes pour tenir à distance les critiques internationales. D’une certaine manière, ils ont réussi. Un exemple du succès des efforts déployés par les nazis pour cacher la véritable nature de leurs crimes est la propagande nazie qui a trompé la Croix-Rouge danoise et la Croix Rouge internationale lors de leur visite du ghetto de Theresienstadt en 1944. Les représentants ont accepté la présentation falsifiée du ghetto par les nazis, qui avaient « embelli » le lieu peu avant la visite. Les nazis avaient pris soin de dissimuler les conditions de vie pénibles du ghetto derrière un vernis de normalité, et les représentants de la Croix Rouge avaient ignoré les quelques signes de détresse qu’ils avaient pu apercevoir.     

LA MARGINALISATION DES VICTIMES JUIVES APRÈS LA GUERRE

Dans les années qui ont immédiatement suivi la Seconde Guerre mondiale, l’Holocauste a rarement été un sujet de préoccupation pour le grand public.²  

Dans les pays communistes d’Europe centrale et orientale, les récits officiels ont fait des communistes les principales victimes des nazis et de leurs collaborateurs. Les récits officiels ne mentionnaient pas le rôle spécifique que l’antisémitisme avait joué dans les politiques des nazis et dans le génocide du peuple juif. Cette négligence a également contribué à la persistance de l’antisémitisme dans la région, qui était souvent associé à des accusations liées au mythe du complot impérialiste juif.³ 

Dans de nombreux pays, un large silence a régné au niveau politique, parmi la quasi-totalité des chercheurs universitaires et au sein du grand public concernant les crimes commis par les nazis et leurs collaborateurs. Le manque d’intérêt du public pour l’Holocauste a été renforcé par la persistance de l’antisémitisme dans l’opinion publique après la guerre et jusque dans les années 1960. Les responsables gouvernementaux communistes d’après guerre ont plutôt mis en avant des mythes héroïques exagérant le niveau d’implication et l’impact des mouvements de résistance nationaux.⁴

L’ESSOR DES RÉSEAUX NÉGATIONNISTES

Tout au long de la période de l’immédiat après-guerre, des réseaux de négationnistes de l’Holocauste se sont développés.⁵ En France, où ces réseaux sont nés, des écrivains négationnistes ont mis en doute la véracité des meurtres de l’Holocauste. En Allemagne et en Autriche, des auteurs antisémites ont également tenté de blanchir les crimes du régime national socialiste et de réhabiliter ses principaux dirigeants. Des maisons d’édition dédiées à la diffusion de textes antisémites négationnistes et déformants ont vu le jour.  

En 1978, un réseau international de négationnistes de l’Holocauste se présentant comme des experts a créé l’Institute of Historical Review (IHR). Dans les années 1990, ce réseau de négationnistes, par le biais de l’IHR, a publié de nombreux articles. Leurs publications reposaient sur un raisonnement circulaire, des sources sorties de leur contexte et des interprétations non scientifiques de ces sources. Aujourd’hui, ces textes, ainsi que des vidéos, continuent d’être diffusés en ligne, se faisant passer pour des travaux de recherche sérieux.  

Ces documents ont toutefois été totalement discrédités, tant par les universitaires que devant les tribunaux. Dans l’arrêt faisant autorité de l’affaire Irving contre Penguin Books Ltd, le négationniste de l’Holocauste David Irving a perdu son procès en diffamation contre l’historienne Deborah Lipstadt. Le juge Charles Gray a estimé qu’Irving avait « falsifié et manipulé les données dont il disposait », qu’il était « activement engagé dans la négation de l’Holocauste », qu’il était « antisémite et raciste » et qu’il s’était « associé à des extrémistes de droite prônant le néonazisme ».⁶

DE LA NÉGATION DE L’HOLOCAUSTE À LA DÉFORMATION DE L’HOLOCAUSTE AUJOURD’HUI

Bien que des propos négationnistes puissent encore être trouvés sur Internet, l’Holocauste est rarement nié dans les cercles dominants. En revanche, l’histoire de l’Holocauste est souvent déformée. Au cours des 10 dernières années, alors que les plates¬ formes de médias sociaux ont donné naissance à des chambres d’écho polarisantes et que des formes dangereuses de nationalisme ont fait leur apparition, la déformation de l’Holocauste s’est intensifiée. Les entreprises technologiques étant mal équipées pour répondre efficacement à ce phénomène, le monde numérique a facilité la diffusion d’informations fausses et erronées sur l’Holocauste.

La déformation de l'Holocauste existe à tous les niveaux de la société et dans de nombreux contextes différents. Certains déforment sciemment l'Holocauste pour faire avancer un programme politique anti-démocratique ou pour légitimer une histoire nationale difficile. D'autres le font involontairement, parce qu'ils ne connaissent pas suffisamment l'Holocauste. La déformation de l'Holocauste peut être observée, par exemple, dans la législation nationale qui cherche à absoudre les nations de toute responsabilité, dans les expressions de l'opinion publique soutenant de telles mesures juridiques, dans les décisions juridiques qui annulent les condamnations pénales des collaborateurs nazis, dans la rhétorique qui utilise des comparaisons historiquement inappropriées et dans la désinformation en ligne.  

La déformation n’est pas nécessairement l’expression d’un antisémitisme. Cependant, quelle que soit la motivation, la déformation de l’Holocauste contribue aux discours suprématistes adoptés par les antisémites. Ces idéologies menacent les sociétés ouvertes et pluralistes, l’esprit qui anime les démocraties florissantes. Elles représentent un danger pour tout le monde.

NOTRE RESPONSABILITÉ

Nous partageons la responsabilité d’enrayer la propagation des contenus déformant l’Holocauste, de nous informer sur l’Holocauste à partir de sources fiables et d’encourager les autres à protéger les faits (#ProtégeonsLesFaits) sur les médias sociaux.  

Ensemble, nous pouvons construire un monde qui dit non à la déformation.

EN SAVOIR PLUS SUR L’HISTOIRE DE LA NÉGATION ET DE LA DÉFORMATION DE L’HOLOCAUSTE

  1. Ce texte est extrait de « Historical and Geographical Contexts », dans Brigitte Bailer, Juliane Wetzel et Robert Williams (éd.), Understanding Holocaust Distortion: Contexts and Examples. Manuscrit en préparation, 2021.
  2. Cela ne veut pas dire que le public n’avait pas accès aux preuves de l’Holocauste. Les procès d’après guerre, qui ont présenté un grand nombre de preuves et fait l’objet d’une importante couverture médiatique, n’ont pas toujours suscité de débat public sur le thème de l’Holocauste. Pour en savoir plus sur les procès d’après guerre, explorez les articles de l’Encyclopédie de la Shoah de l’USHMM sur ce sujet. De même, des efforts ont été déployés pour recueillir les témoignages des survivants sur l’antisémitisme et la persécution des Juifs. La bibliothèque Wiener, dirigée par le docteur Eva Reichmann, Directrice de recherche, a recueilli 1 300 rapports dans sept langues différentes sur une période de sept ans, au milieu des années 1950. Ce projet a vu le jour au moment où d’autres initiatives initialement prises afin de recueillir des témoignages touchaient à leur fin. Cette collection est désormais disponible en ligne.
  3. Voir, par exemple, le procès Slánský en Tchécoslovaquie (1952), un procès spectacle antisémite, qui a désigné tous les Juifs tchécoslovaques comme étant de possibles traitres et agents occidentaux.
  4. Par exemple, sur le cas néerlandais, voir Saskia Hansen et Julia Zarankin, « A Founding Myth for the Netherlands: The Second World War and the Victimization of Dutch Jews » dans Reflections on the Holocaust, éd. Julia Zarankin (New York : Humanity in Action, Inc. and authors, 2011), 106-117.
  5. Pour un aperçu détaillé du développement de ces réseaux et de l’infiltration de la littérature négationniste, voir Deborah Lipstadt, Denying the Holocaust : The Growing Assault on Truth and Memory (New York : Penguin Books, 1993).
  6. Pour consulter le texte intégral de l’arrêt, voir :
    https://phdn.org/archives/www.david-irving.de/docs/irvingjudgment.pdf.

Les opinions exprimées par les contributeurs individuels du blog ne reflètent pas nécessairement celles du Conseil de l'Europe, de la Commission européenne, de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste, du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme (BIDDH) de l'OSCE, des Nations Unies, de l'UNESCO, ou des fonctionnaires des États membres du Conseil de l'Europe, de la Commission européenne, de l'IHRA, du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme de l'OSCE, des Nations Unies et de l'UNESCO.

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